Les voisins de La Chevrotière : deux bâtiments patrimoniaux d’exception à Deschambault-Grondines

Un détour qui en vaut toujours la peine

Mon copain et moi aimons beaucoup prendre les vieilles routes touristiques quand nous devons nous rendre quelque part. Depuis que nous habitons Québec, et comme il vient d’un petit village près de Joliette, il nous arrive souvent de suivre des tronçons de la route 138 — le chemin du Roy — lorsque nous allons voir sa famille. Le trajet est un peu plus long que par l’autoroute 40, mais tellement plus riche visuellement. Longer ce ruban historique permet de croiser un patrimoine bâti unique, implanté au fil des siècles sur les rives du Saint-Laurent.

Chaque fois que nous traversons la municipalité de Deschambault-Grondines, dans Portneuf, nous faisons un petit détour par la rue De Chavigny, en forme de U et légèrement en retrait du chemin du Roy. La boucle est courte, mais ô combien charmante. Une dizaine de maisons patrimoniales encadrent ici un parc multifonctionnel (Allée Alcoa, inaugurée en 2022) et la rivière La Chevrotière traverse le site en douceur.

Deux bâtiments patrimoniaux bien connus des lecteurs de Vieux manoirs, vieilles maisons s’y trouvent également : le moulin de La Chevrotière et la maison de précepteur (identifiée comme étant l’ancien poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans VMVM) (carte interactive). Voisins, mais séparés par la rivière, ils forment un duo fascinant, chacun occupant une rive et rappelant l’importance historique de ce secteur. Impossible de passer sans s’y attarder quelques minutes.

Les deux bâtiments, chacun établi sur une rive de la rivière La Chevrotière. Photo : Projet VMVM.

Sur une rive : le moulin de La Chevrotière

Sur cette photo, prise depuis le petit pont qui enjambe la rivière de La Chevrotière, on distingue clairement le moulin ainsi que la petite forge située à ses côtés. Photo : Projet VMVM.

Érigé sur le territoire de l’ancienne seigneurie de Deschambault, le moulin de La Chevrotière incarne à lui seul plus de trois siècles d’histoire locale. Son origine remonte à 1674, lorsque François Chavigny acquiert la seigneurie en échange d’une terre de l’île d’Orléans appartenant à sa mère, Éléonore de Grandmaison. Il nomme son fief « La Chevrotière » en hommage à son beau-père, propriétaire d’une terre du même nom en France. Chavigny y fait d’abord construire un moulin banal en bois, rapidement suivi d’un premier moulin en pierre en 1766.

L’édifice que l’on connaît aujourd’hui date toutefois de 1802. À cette époque, un second moulin en pierre est érigé, tandis que celui de 1766 est converti en écurie. Sa maçonnerie de pierre à moellons laissée apparente, combinée à une haute toiture à charpente de bois, témoigne du savoir-faire traditionnel d’inspiration française. Le moulin demeure entre les mains de la famille Chavigny pendant plus d’un siècle, avant que Louis Gariépy n’en acquière une partie en 1837. Puis, en 1922, le meunier Arthur Goudreau modernise le site en installant une génératrice et en ajoutant un moulin à scie. À sa mort, en 1955, les activités cessent définitivement.

Le moulin de La Chevrotière avant sa restauration. Photo : Culture et Patrimoine Deschambault-Grondines.

Classé en 1976 et acquis par la municipalité deux ans plus tard, le moulin est restauré vers 1978. Depuis 2019, il est reconnu comme institution muséale agréée. Le bâtiment demeure non fonctionnel : ses mécanismes ne subsistent qu’à titre d’artéfacts partiels, permettant toutefois de comprendre son fonctionnement d’autrefois.

À proximité immédiate se trouve la forge de La Chevrotière, construite en 1766-1767. Sur la photo publiée dans Vieux manoirs, vieilles maisons, le passage couvert semble d’ailleurs y mener, rappelant la proximité historique et fonctionnelle entre ces deux bâtiments essentiels à la vie seigneuriale.


Le moulin Gaudreau à Deschambault

Ce moulin à farine construit au commencement du siècle dernier n’est pas trop mal conservé. Le passage couvert qui le relie à la maison voisine lui enlève un peu de son charme.


(VMVM, 1927 : p. 352)

Sur l’autre rive : la maison du précepteur


L’ancien poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Deschambault

Cette vieille maison est inoccupée depuis deux ans. On prétend qu’elle servit à l’origine de poste à la Compagnie de la Baie d’Hudson. En tout cas, sur une pierre gravée au-dessus de la porte principale, on lit : 1823.

(VMVM, 1927 : p. 531)

De l’autre côté de la rivière se trouve une maison que plusieurs ont longtemps associée à un ancien poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson, comme le laisse même entendre la légende de la photographie publiée dans Vieux manoirs, vieilles maisons. Pourtant, il n’en est rien. L’édifice n’a jamais servi au commerce des fourrures : il s’agit plutôt d’une maison en pierre construite vers 1822–1823, comme l’indique la date gravée au-dessus de la porte d’entrée.

La façade de la maison du précepteur, située au 111, rue de Chavigny. Photo : Projet VMVM.
l’inscription gravée au-dessus de la porte d’entrée, qui indique l’année de construction du bâtiment. Détail intriguant, la pierre arbore également l’énigmatique inscription « L.G.D.L. ». Son sens m’est inconnu. Si quelqu’un en connaît l’origine ou la signification, n’hésitez surtout pas à le partager en commentaire ! Photo : Projet VMVM.

Selon la base de données patrimoniales de la MRC de Portneuf, cette demeure aurait été érigée au moment où le premier manoir seigneurial du fief de La Chevrotière — situé plus près du fleuve — cesse d’être occupé en 1822. On construit alors une nouvelle maison pour loger le précepteur des rentes seigneuriales, un officier clé du régime seigneurial, responsable de percevoir les rentes et d’administrer les obligations des censitaires.

Loin d’être un poste de traite, cette maison demeure néanmoins un témoin précieux du fonctionnement quotidien de la seigneurie de La Chevrotière. Sur la rive opposée, elle fait écho au moulin, formant un duo patrimonial cohérent qui raconte la vie administrative et économique du fief au tournant du XIXe siècle.

Prolonger la visite : un pas de plus le long de la rivière

Après avoir découvert les deux bâtiments qui se font face de part et d’autre de la rivière La Chevrotière, il vaut vraiment la peine de prolonger la visite. Juste derrière le moulin, quelques sentiers longent la rivière et dévoilent des perspectives qu’on ne devine pas depuis la rue. On y voit le courant, les reliefs et les bâtiments sous un angle plus intime, presque secret.

En quelques minutes, la promenade transforme l’arrêt en véritable expérience : une façon simple, tranquille et authentique de saisir l’esprit du lieu avant de reprendre la route.


Bibliographie

Les Journées des moulins. (n.d.). Les moulins du Québec : Moulin de la Chevrotière. Lien.

Ministère de la Culture et des Communications. (n.d.). Moulin de La Chevrotière. Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Lien.

MRC de Portneuf. (2011). 111, rue Chavigny. Base de données patrimoniales. Lien.

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