La seigneurie de Sainte-Marie : au rythme des humeurs de la rivière Chaudière

Un paysage calme de rivière au coucher du soleil, avec un petit bateau de pêcheurs. Le ciel se reflète dans les eux tranquilles, tel un miroir.
La Chaudière en été, tel un miroir. Photo : Projet VMVM.

Les beaux jours d’été, la surface de la rivière Chaudière, en Beauce, devient aussi lisse qu’un miroir. Au printemps, cette tranquillité se brise : la débâcle forme parfois des embâcles qui entraînent d’importantes inondations, comme celle d’avril 2019. Depuis la colonisation de la région, les communautés établies au bord de ce cours d’eau fertile — véritable symbole de vie et de subsistance — savent qu’elles demeurent aussi vulnérables à ses humeurs.

À Sainte-Marie, les manoirs de l’ancienne seigneurie, autrefois fièrement implantés près de la rivière (carte interactive), n’ont pas survécu à ces assauts répétés. Endommagés à maintes reprises par les crues, ils ont finalement disparu sous le pic des démolisseurs, car jugés irrécupérables, emportant avec eux une part précieuse de notre patrimoine national.

Derrière cette histoire se profilent les destins entremêlés de familles influentes, comme les Taschereau — seigneurs, juges, cardinal, premier ministre, autant de figures qui ont marqué la région et la province — ainsi que ceux de propriétaires plus récents qui ont tenté, avec plus ou moins de succès, de préserver leurs biens face aux aléas du temps et de la rivière.

Pour mieux comprendre comment ces trajectoires s’entrecroisent et ce que nous avons réellement perdu, remontons maintenant un peu dans le temps.

L’établissement d’un nouveau territoire

Pour comprendre comment le territoire a pris forme, il faut revenir aux origines mêmes de la seigneurie. En 1737, Thomas-Jacques Taschereau, arrivé de Touraine quelques années plus tôt, son beau-père Joseph Fleury de la Gorgendière et son beau-frère Pierre-François Rigaud de Vaudreuil, demandent conjointement au gouverneur et à l’intendant de la Nouvelle-France l’octroi de trois concessions contiguës sur la rivière Chaudière. En échange, ils s’engagent à financer la construction d’un grand chemin carrossable reliant le fleuve Saint-Laurent au site des futures concessions.

Les trois concession contiguës : Taschereau (Sainte-Mari) ; Fleury de la Gorgendière (St-Joseph) ;  Rigaud de Vaudreuil (Saint-François). Carte dessinée par Honorius Pronovost, prêtre et historien d’origine beauceronne. Source : Facebook.

La proposition est acceptée, car un tel axe routier permettrait d’accélérer le peuplement de la vallée de la Chaudière tout en renforçant la présence française dans un contexte géopolitique fragile où plane la menace d’une invasion britannique par le sud.

Le domaine seigneurial de Sainte-Marie

Parmi les trois concessions accordées, celle attribuée à Thomas-Jacques Taschereau deviendra la seigneurie de Sainte-Marie. Elle constitue rapidement le cœur de l’implantation de la famille au Canada, un véritable point d’ancrage d’où émergeront plusieurs générations de Taschereau appelés à jouer un rôle important dans la société québécoise. L’un des plus illustres, Elzéar-Alexandre Taschereau, deviendra archevêque de Québec entre 1870 et 1898, puis le premier cardinal né au Canada.

Plus qu’un simple domaine agricole, la seigneurie représente une continuité entre le prestige que la famille laisse derrière elle en Touraine et l’enracinement durable qu’elle établit sur le sol canadien.

Le manoir Taschereau ou Lindsay

Le manoir Taschereau, parfois appelé manoir Lindsay, est l’un des plus anciens symboles du domaine seigneurial de Sainte-Marie. Un premier manoir est construit en 1742, puis incendié en 1759 lors de la guerre de la Conquête. Un second est bâti au même endroit et habité dès 1774, mais il est pillé en 1775 par les troupes américaines de Benedict Arnold, avant de brûler accidentellement en 1827.

Un troisième manoir est ensuite reconstruit par un descendant, comme le confirme un inventaire de 1845. Il demeure dans la famille jusqu’en 1874, lorsqu’il est vendu à Charles Lindsay, beau-frère d’un des derniers seigneurs, ce qui explique l’appellation parfois utilisée.

Le manoir Taschereau ou Lindsay à Sainte-Marie-de-la-Beauce
(VMVM, 1927 : p. 176)
Le manoir Taschereau ou Lindsay à Sainte-Marie-de-la-Beauce, vue d’en arrière
(VMVM, 1927 : p. 177)

Le manoir reste néanmoins rattaché aux Taschereau jusqu’en 1956, année où il est vendu à Armand Fecteau, un commerçant local qui souhaite agrandir l’espace de son entreprise en bordure du terrain. Déjà très détérioré et rongé par l’humidité, le manoir est finalement démoli en 1965, mettant fin à plus de deux siècles d’histoire seigneuriale sur ce site.

La maison de l’honorable Jean-Thomas Taschereau

« L’autre » manoir Taschereau est construit entre 1809 et 1811 pour Jean-Thomas Taschereau, juge et seigneur de Linière, à proximité de l’ancien manoir seigneurial aujourd’hui disparu. Bien qu’il ne soit pas un manoir seigneurial à proprement parlé, il est parfois associé à ce statut en raison du rang social de son premier propriétaire.

La maison de l’honorable Jean-Thomas Taschereau à Sainte-Marie-de-la Beauce
(VMVM, 1927 : p. 173)

Le lieu est chargé d’histoire : on y voit naître Elzéar-Alexandre Taschereau, futur premier cardinal canadien, et l’y voit séjourner, durant l’été, Louis-Alexandre Taschereau, qui deviendra premier ministre du Québec.

Inspiré du palladianisme anglais, le bâtiment subit une transformation majeure en 1944 : ajout d’ornements d’inspiration ionique, modification de la façade, et construction d’un portique et d’annexes harmonisés au style revisité, notamment.

Classé en 1978, le manoir demeure une résidence privée jusqu’à sa conversion en gîte en 1999. Comme on le découvrira plus loin, une triste destinée l’attend lui aussi.

La plaque commémorative

En 1920, devant la maison de l’honorable Jean-Thomas Taschereau, la Commission des monuments historiques de la province de Québec installe l’une de ses célèbres plaques commémoratives. Celle-ci souligne un fait marquant : le lieu de naissance d’Elzéar-Alexandre Taschereau, premier cardinal canadien. Pour l’occasion, plusieurs dignitaires sont présents, dont son neveu, le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, ainsi que l’archiviste Pierre Roy.

Louis-Alexandre Taschereau (au centre), premier ministre du Québec, lors du dévoilement de la plaque commémorative en 1920. Enfant, il passait une grande partie de ses étés en ce lieu. Photo : BAnQ.

Né en 1820 à Sainte-Marie, Elzéar-Alexandre Taschereau est ordonné prêtre en 1842 après des études au Séminaire de Québec, où il devient ensuite enseignant et directeur. Cofondateur de l’Université Laval en 1852, il en assure la direction à deux reprises après un doctorat en droit canonique obtenu à Rome. Nommé archevêque de Québec en 1870, il privilégie une gouvernance méthodique et modérée malgré les tensions religieuses de l’époque. Il consolide toutefois l’Église québécoise en fondant plusieurs paroisses et institutions, puis devient en 1886 le premier cardinal canadien. Miné par la maladie, il meurt en 1898. Sa dépouille repose aujourd’hui dans la crypte de la basilique Notre-Dame-de-Québec.

Elzéar-Alexandre Taschereau. Photo : Dictionnaire bibliographique du Canada.
Homme devant plaque commémorative ancienne et ornée, faite de métal
Moi posant avec la plaque à l’été 2025. Photo : Projet VMVM.

Est écrit : Son Eminence le cardinal Taschereau naquit dans cette maison, le 17 février 1820. | His Eminence Cardinal Taschereau was born in this house February 17, 1820.

La chapelle Sainte-Anne

À la fin du XVIIIe siècle, Gabriel-Elzéar Taschereau, deuxième seigneur de Sainte-Marie, et sa mère veuve décident d’offrir aux censitaires un lieu de dévotion tout près du manoir. En 1778, ils font construire une petite chapelle de bois, dédiée à Sainte-Anne. Ce choix de dévotion n’est pas anodin : beaucoup des colons venus s’installer dans la seigneurie viennent de la côte de Beaupré et de l’île d’Orléans, où le sanctuaire de Sainte-Anne occupe une place centrale dans leur foi. Privés de cette proximité, ils retrouvent un peu de leur attachement spirituel. Mais en 1828, un incendie réduit l’édifice en cendres. Presque aussitôt, une chapelle de pierres s’élève à sa place, en 1830.

La deuxième chapelle Sainte-Anne en 1882, entourée des deux manoirs aujourd’hui disparues. Source : BAnQ.

Les décennies passent, les pierres s’usent, et en 1891-1892, l’édifice est reconstruit une nouvelle fois — plus solidement, cette fois. La chapelle actuelle, troisième du nom, est toujours debout aujourd’hui. Elle porte en silence la mémoire de ses voisines qui l’entouraient jadis.

Vers la perte d’un trésor patrimonial

Les inondations du printemps 2019

Au printemps 2019, le Québec connait l’une des pires crues de son histoire récente. Après un hiver marqué par d’abondantes chutes de neige et un dégel tardif, des pluies soutenues viennent gonfler les rivières déjà fragilisées par la fonte rapide. Incapables de contenir ce volume d’eau exceptionnel, plusieurs sortent de leur lit, inondant villes et villages à travers la province. Des milliers de résidences sont touchées, des routes coupées et des familles entières contraintes d’évacuer.

À Sainte-Marie, sur les rives de la rivière Chaudière, la crue est particulièrement dévastatrice. La rivière engloutie une grande partie du centre-ville, au point où près de 400 maisons du secteur devront être rasées, dans le cadre d’un programme gouvernemental visant à relocaliser les citoyens hors des zones inondables.

Le centre historique de Sainte-Marie inondé. Photo : Pierre Lahoud.

Le manoir Taschereau, situé un peu plus loin, n’est pas épargné. Les colonnes de l’abri d’auto cèdent, la terrasse arrière est emportée et quelque 60 centimètres d’eau s’infiltrent à l’intérieur, détruisant les planchers du rez-de-chaussée.

Opération nettoyage à l’intérieur du manoir à la suite des inondations. Photo : Caroline Grégoire pour Le Soleil.

Notons qu’à Sainte-Marie, la crue de la rivière Chaudière demeure une menace récurrente, une inquiétude qui revient hanter les habitants à chaque printemps ou lors de pluies torrentielles. Le manoir Taschereau en aura vu passer, des crues, en plus de deux cents ans d’existence !

Propriétaire depuis 2007, Jasmin Belle-Isle souhaite donc profiter du soutien offert par le gouvernement et la municipalité pour soulever le manoir et imperméabiliser ses fondations, afin de régler le problème « une fois pour toutes ».

Or, le bâtiment n’est plus assurable et ne dispose plus d’électricité, ce qui accélère inévitablement sa dégradation.

Première visite sur les lieux

J’ai pris les photos suivantes à l’été 2020, plus d’un an après les inondations du printemps 2019. L’enveloppe extérieure du bâtiment me semblait alors encore en bon état, sans doute grâce aux opérations de nettoyage entreprises par son propriétaire, en attendant l’autorisation de la municipalité et du MCC pour entreprendre la restauration. Quant à l’intérieur, il était difficile de savoir dans quel état il se trouvait. Je n’ai pas osé pénétrer dans le manoir par effraction, même s’il demeurait inhabité depuis les inondations. Avec le recul, j’aurais peut-être dû… sachant que son temps était compté.

L’incendie de 2021

Dans la nuit du 2 au 3 février 2021, un violent incendie s’empare du manoir Taschereau, dévorant plus de deux cents ans d’histoire en quelques heures seulement. Les pompiers dépechés sur les lieux constatent aussitôt la nature suspecte de l’incendie. L’enquête est donc confiée à la Sureté du Québec, qui conclut à un incendie criminel.

Le manoir Taschereau en février 2021. Photo : Archives Le Soleil.

Jugé irrécupérable, ce joyau patrimonial, pourtant protégé au plus haut niveau par l’État, est entièrement démoli en novembre de la même année, entraînant son déclassement par le ministère de la Culture et des Communications.

Puis, coup de théâtre ! Après enquête, en décembre 2022, Jasmin Belle-Isle, le propriétaire, est formellement accusé d’incendie criminel et de négligence en lien avec la disparition de son manoir.

L’enquête révèle que des dispositifs de mise à feu, composés de chandelles et d’essuie-tout imbibés d’essence, ont servi à déclencher l’incendie. Belle-Isle admet avoir acheté ces matériaux et les avoir laissés sur place, mais affirme ne pas avoir allumé les flammes — laissant planer l’hypothèse de squatteurs. Sachant que ses relations avec la municipalité et le MCC s’étaient envenimées depuis les inondations, et que Belle-Isle se retrouvait avec une véritable « patate chaude » entre les mains, on peut en douter.

En juin 2025, Belle-Isle plaide finalement coupable à un chef réduit, l’accusation d’incendie criminel étant retirée par la poursuite. Pour sa négligence, il est condamné à 12 mois de prison dans la collectivité, à 120 heures de travaux communautaires et doit verser 2 000 $ à la Croix-Rouge. J’ignore s’il a purgé la totalité de sa peine.

Et maintenant…

Je suis retourné sur les lieux à l’été 2025, animé par le besoin de constater par moi-même la disparition du « manoir Taschereau », comme pour un dernier hommage.

Sur place, j’ai réalisé qu’il ne reste plus rien de tangible du passé seigneurial de l’endroit. Seule subsiste la plaque commémorative, redressée à la suite des inondations de 2019. La chapelle Sainte-Anne, elle aussi, se tient toujours debout, à côté. Mais ces repères, érigées après l’abolition du régime seigneurial en 1854, ne sont pas les témoins directs de cette époque révolue.

Une plaque commémorative… qui ne commémore plus rien. Photo : Projet VMVM.

Bien sûr, la perte du manoir Taschereau est désolante : un monument national, un témoin historique irremplaçable, disparu. Mais en me mettant dans la peau du propriétaire, M. Belle-Isle, il est difficile de ne pas percevoir la complexité de sa situation : un bâtiment patrimonial classé, lourdement endommagé par les inondations, inhabitable, impossible à assurer, et des démarches administratives lentes et restrictives pour tenter de le restaurer. Quelle part de responsabilité revient au MCC, à la municipalité, ou à la seule volonté du propriétaire ?

Et plus largement, comment peut-on protéger notre patrimoine bâti lorsque les sites à intérêt national se trouvent dans des zones à risque, sans mesures préventives claires, comme des murs de protections contre les crues ?

La perte du manoir Taschereau rappelle que la préservation de notre patrimoine culturel ne peut reposer sur les épaules d’un seul individu. Mais à quel point sommes-nous, en tant que société, prêts à partager cette responsabilité ?


Bibliographie

Desmeules, J. (2021, 3 février). Beauce : le manoir Taschereau détruit par un incendie criminel. Le Soleil. Lien.

Desmeules, J. (2023, 24 mars). Un médecin accusé de l’incendie criminel du Manoir Taschereau en Beauce. Le Soleil. Lien.

Desmeules, J. (2023, 19 avril). Le propriétaire du Manoir Taschereau se défend. Le Soleil. Lien.

Desmeules, J. (2025, 20 juin). Le propriétaire du Manoir Taschereau coupable de négligence. Le Soleil. Lien.

Ministère de la Culture et des Communications. (n.d.). Manoir Taschereau (démoli). Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Lien.

Ministère de la Culture et des Communications. (n.d.). Taschereau, Elzéar-Alexandre. Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Lien.

Rochefort, A. et Nadeau, J.-F. (2019, 24 avril). Inondations : un manoir patrimonial lourdement endommagé à Sainte-Marie. ICI Radio-Canada. Lien.

Roy, P.-G. (1901). La famille Taschereau. Imprimerie Mercantile, Québec. Lien.

Roy, P. G. (1927). Vieux manoirs, vieilles maisons. Ls-A. Proulx, Imprimeur du Roi. Lien.

Société de généalogie de Sainte-Marie. (s.d.). Les manoirs Taschereau. Lien.

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